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DVDEF

Spider

Critique
Synopsis/présentation
David Cronenberg est un cinéaste indépendant totalement atypique qui nous offre depuis les années soixante-dix les oeuvres les plus originales, intelligentes et cohérentes qui soient. Son parcours est dicté par ses envies et ses goûts et non par un souci carriériste, lui permettant donc d'être hors des modes et non assujeti au bon goût consensuel du cinéma hollywoodien.

Il commença sa carrière avec des petits films expérimentaux contenant déjà toutes ses obsessions et ses thèmes. Dès Shivers (1974) et Rabid (1976), il attaque ses spectateurs frontalement en leur montrant des images extrêmes et leur exposant des concepts radicaux et novateurs qui ont tendance à les dégoûter et les mettre très mal à l'aise. Mais malgré la tendance gore de ses premiers films, la nouveauté, l'intelligence et la cohérence des idées développées, les critiques sont forcées de reconnaître la marque d'un univers et donc la naissance d'un nouvel auteur dans le domaine du fantastique. De plus, Cronenberg est aussi à l'aise dans la manipulation de concepts que dans la création d'images chocs mais non dénuées de sens.

Avec The Brood (1979), il deviendra vraiment plus professionnel au niveau technique, démontrera l'aspect personnel de son oeuvre tout en continuant à littéralement traumatiser son audience avec des images fortes. L'amateur de fantastique classique ou le cinéphile peuvent être décontenancés par l'autonomie totale du cinéma de David Cronenberg, ne se préoccupant d'aucunes références cinématographiques ni même sociales. Une de ses spécificités est de procéder de façon quasi littéraire et ainsi chercher à créer des images métaphoriques, exprimer une idée ou un concept à travers une mise en images en révélant le maximum, minimisant l'importance de la parole. Comme il le dit souvent, il cherche à transformer le verbe en chair et c'est pour cela qu'il s'est forcément orienté vers le fantastique et que ses créations dérangent.
Avec Scanners (1980), il connaîtra les faveurs du grand public et Hollywood commencera à s'intéresser à celui qui eut l'idée géniale et marquante de faire exploser la tête d'un de ses acteurs pour persuader son audience de la réalité des talents télépathiques de ses héros. Cette image marque généralement à tout jamais les personnes qui ont vu le film et cela plaît aux distributeurs.

Malgré les propositions qui affluent, il préfèrera rester au Canada et tourner ses scénarios ou adaptations de livres qu'il supervise, et non les projets d'autres créateurs.
Il réalise donc en 1983 Videodrome, son chef d'oeuvre qui déroutera fortement la critique par son aspect surréaliste, l'acuité de sa vision des médias et sa maîtrise de la limite ténue entre réalité et hallucination.
Il enchainera avec une oeuvre de studio plus classique, The Dead Zone (1983). Il personnalisera tout de même cette adaptation d'un roman de Stephen King qui la considère comme la meilleure transposition de ses oeuvres au cinéma.

Ayant prouvé sa capacité à produire des oeuvres plus commerciales tout en gardant ses specificités, il pourra tourner une reprise de The Fly de Kurt Neuman (1958) qu'il transformera en une tragédie intimiste aux effets spéciaux organiques incroyables et surtout parfaitement intégrés à l'histoire.
Il changera radicalement de style avec Dead Ringers (1988), signant un film glacé et froid sur la lente dégradation physique et psychologique de deux jumeaux gynécologues. Il reviendra au surréalisme et à l'étude de la frontière entre fantasme et réalité en adaptant le sulfureux livre éponyme de William Burroughs, Naked Lunch (1991), ou du moins en en livrant sa version personnelle agrémentée des fragments de la vie cahotique de celui qui aura été sa plus grande source d'inspiration thématique.
Ensuite, il prendra de gros risques en signant un petit film dénué de fantastique visuel, M Butterfly (1993), mais jouant à nouveau sur la fausseté des apparences.

Sa prochaine oeuvre sera sa plus radicale au niveau de la mise en scène et des idées novatrices et métaphoriques qu'il y expose. Crash (1996) adapte à sa manière le roman éponyme de J.G Ballard, sulfureux et semi pornographique livre de science-fiction des années soixante-dix dont le postulat est de mélanger sexualité et accidents automobiles.
L'année 1999 verra son retour au scénario original avec Existenz, où il exploite le thème maintenant à la mode des jeux vidéos et des dédales de la réalité virtuelle. Après le choc de Crash, il revient vers un cinéma moins extrémiste et signe un film toujours profondément intelligent et malin mais plus sympathique, moins provocateur.
En 2002, le plus célèbre des cinéastes canadiens signe un film à nouveau différent et original, Spider.

On y suit Spider (Ralph Fiennes), à sa sortie (présumée) d'un asile alors qu'il tente de démêler l'écheveau de ses souvenirs alors qu'il revient habiter dans une pension au coeur de son ancien quartier. Mais à nouveau la frontière entre souvenirs réels et fantasmés va venir compliquer la tache de Spider alors qu'il revivra mentalement sa jeunesse. Il est persuadé que durant cette période, son père (Gabriel Byrne) a tué sa mère (Miranda Richardson) pour la remplacer par sa maîtresse (Miranda Richardson). Dans l'esprit de Spider tout se mélange et la géniale métaphore de la toile d'araignée prend tout son sens au fur et à mesure que le spectateur se perd en le suivant alors qu'il se souvient (ou fantasme ?) de son passage à l'adolescence.

Une fois de plus, l'insaisissable David Cronenberg surprend tout le monde avec ce film prenant, à la fois proche de ses précédents et totalement différent par le fait qu'il est quasiment dénué de rapport à la chair, du moins physique.
Car en fait c'est le rapport au corps et à la sexualité et son blocage à ce niveau lors de sa puberté qui a causé tous les problèmes du jeune Spider.
Ce film se passe une fois de plus dans un monde autre, dans la perception déformée qu'a Spider de son entourage et cela donne lieu à des scènes étranges et lourdes de sens quant à son inadaptation. Il est un homme brisé mais toujours vivant et sensible, qui se débat comme il le peut avec ses souvenirs.
Le voyage étrange qu'il va entamer dans son univers personnel est non pas balisé mais guidé par l'excellente mise en scène de Cronenberg qui, grâce à sa discrétion et surtout à l'adéquation de son style avec les pensées déformées de Ralph Fiennes, nous permet de le suivre avec intérêt.
Cronenberg eut l'intelligence de ne pas vouloir représenter la schizophrénie sur un mode clinique mais plutôt de choisir l'option d'être du côté du schizophrène et de suivre son combat avec sa mémoire (et donc son identité propre), de l'intérieur. On est ainsi au coeur du problème de Spider et nous ressentons les mêmes doutes que lui mais de son point de vue de malade. Tout le dispositif filmogaphique est affecté par cette décision artistique.

Le rythme du film est très lent, hypnotique, la photographie de Peter Suschitzki est désaturée et dans des tonalités évoquant la mélancolie et l'aspect inachévé, incomplet d'un Spider qui n'est pas à même de capter toutes les couleurs et la beauté du monde qui l'entoure. De même, la superbe musique de Howard Shore évoque sa nostalgie d'un passé qui s'avère son seul repère tangible, le rendant encore plus humain et donc déclenchant l'empathie du spectateur.
Il ne cherche qu'une chose c'est à se reforger une idendité en se réappropriant ses souvenirs, mais sa maladie complique considérablement sa tache en ne lui permettant pas de se mettre en phase avec le monde actuel.

Ralph Fiennes incarne de façon incroyable ce personnage en quête de vérité. Ces balbutiements de mots compréhensibles seulement par lui, entrecoupés de très courts morceaux de phrases intelligibles, le rendent totalement crédible sans toutefois le mettre à distance. Son regard inquiet et triste nous renseigne sur sa détresse, mais c'est surtout son travail sur la gestuelle qui est confondant de qualité.
Gabriel Byrne joue un rôle très difficile (de son propre aveu dans les suppléments) car il doit incarner un fantasme et non un personnage totalement réel. Miranda Richardson nous offre également une prestation d'un subtilité incroyable dans son triple rôle éminemment difficile. Elle réussit à bluffer les spectateurs le temps nécessaire mais surtout une fois la surprise passée, conserve leur intérêt et nous apporte nombre de détails décisifs sur Spider.

Une oeuvre difficile d'accès et exigeante pour son spectateur en ce sens que le peu d'intrigue qui s'y noue est non conventionnelle, que "l'enquête" que nous suivons fonctionne sur le rythme particulier de Spider et qu'aucune réelle réponse n'est apportée à la fin.
C'est un film qui s'intéresse au processus de réappropriation de son identité par Spider et non à sa réussite ou à sa progression. Il est en effet très rare de pouvoir s'identifier à une personne dérangée au cours d'un film, celles-ci nous étant souvent mise à distance par la mise en scène, le jeu de l'acteur ou la caractérisation du personnage. Peu de cinéastes osent proposer ce type de voyages dans la tête d'un malade sans en faire quelque chose de très dramatique ou de surnaturel.
Cronenberg est à nouveau extrêmement cohérent dans ses thèmes et son traitement du sujet, et si Spider est un film plus exigeant que d'autres et surtout moins violent et graphique, il n'en reste pas moins une oeuvre capitale et originale qui confirme si besoin était son génie et sa passion pour le cinéma et ses larges possibilités si peu exploitées.







Image
L'image est présentée au format respecté de 1.78:1 d'après un transfert 16:9.

La définition générale est bonne mais manque parfois de précision, ce qui est surprenant pour un film de 2002. L'interpositif est bien évidemment vierge de tous défauts. La finesse des détails apparaît comme bonne mais également parfois un peu faible.
La formidable et complexe photographie de Peter Suschitzki est impeccablement rendue. Les couleurs sont toujours naturelles et constantes, restituant à la perfection les tons marron et olive dominant le film.
Le contraste est très bien géré, évitant ainsi toutes les brillances. Les parties sombres sont bien rendues grâce à des noirs profonds et purs. On note cependant un grain parfois visible, ainsi qu'une diminution de la défintion lors des passages les plus sombres.

La partie numérique du transfert ne laisse jamais passer de gros défauts mais est marqué par une sur-accentuation des contours. Son défaut est de donner l'impression d'être un peu légère sans pour autant que cela soit vraiment visible. Il faut avouer que quatre bandes-son , une piste de commentaires et des suppléments sont présents sur le même disque, ce qui fait peut-être beaucoup.
Un transfert de bonne qualité, rendant bien les nuances de l'oeuvre, mais qui aurait gagné à être plus défini et à voir ses suppléments reportés sur un autre disque ou plus judicieusement de supprimer les bandes-son en Dolby 2.0 Surround au profit de la qualité de compression.


Son
Les quatre bandes-son disponibles sur cette édition sont respectivement en Anglais (Dolby Digital 5.1), Anglais (Dolby Digital 2.0 surround), Français (Dolby Digital 5.1) et Français (Dolby Digital 2.0 surround).

La bande-son anglaise est d'une dynamique correcte que le mixage laisse peu d'occasions d'apprécier. Sa présence et sa spatialité sont de qualité lorsque nécessaire mais s'avèrent restreintes durant la majeure partie du film.
La superbe et touchante musique de Howard Shore est formidablement rendue et parfaitement intégrée au reste de la bande-son.
Les enceintes arrières sont peu utilisées sauf pour la musique, la scène d'introduction et quelques effets ponctuels où alors leur parfaite gestion fait merveille.
Les dialogues sont toujours parfaitement intelligibles et sans aucune trace de distortion ou de parasites, même à fort volume.
Si vous ne saisissez pas bien les balbutiements ruminatoires de Spider, cela est intentionnel et rajoute une sensation supplémentaire à l'expérience unique que vous fera vivre cette oeuvre.
Les basses fréquences ne sont pas le point le plus important pour cette bande-son mais elles sont bien gérées et présentes de la façon nécessaire au moment voulu.
La bande son multicanal française est de qualité quasi équivalente à son homologue anglaise, seules les ambiances semblant parfois moins appuyées. A nouveau c'est le doublage qui gâche le formidable et subtil travail des acteurs sur leur intonations et leurs accents.
Les deux bandes-son en Dolby 2.0 Surround sont d'un intérêt très limité au vu de la qualité de leurs homologues multicanal et leur présence amoindrissant sans aucun doute la qualité de l'image paraît plutôt inutile.

Les sous-titres ne sont disponibles qu'en Anglais bien que la jacquette indique la présence de sous-titres Français.

Une bande-son à l'image du film; originale, subtile mais efficace.


Suppléments/menus
L'ensemble des suppléments est rassemblé sur le seul disque de cette édition.

Le commentaire audio de David Cronenberg est l'un des meilleurs qu'il nous ait été donné d'entendre. Il parle plutôt doucement mais de façon très articulée, ce qui compense un ton monocorde plutôt rébarbatif au premier abord.
Il nous explique en détails et de façon remarquablement didactique et intelligente les raisons qui l'ont poussé à tourner ce film, les difficultés qu'il a rencontrées pour le mettre sur pied, les enjeux psychologiques et narratifs, sa propre conception du problème de la mémoire ainsi que des pistes de réflexion remarquablement explicitées.
David Cronenberg est un réalisateur toujours passionné par ses projets et cela se sent parfaitement à l'écoute de cet excellent commentaire audio qui vous permettra de mieux comprendre le film et son univers sans en casser la magie et le mystère.

Sont également disponibles trois documentaires différents. In the Beginning : How Spider came to be (8 mins.), revient sur les problèmes recontrés lors du financement du film, par le biais d'interviews de Cronenberg de P. Mc Grath et de la productrice C. Bailey.
Weaving the Web : The Making of Spider (9 mins.), revient sur le tournage du film et ses enjeux par le biais d'autres extraits des entrevues précédentes en plus de celles de Miranda Richardson, Ralph Fiennes et Gabriel Byrne. Attention, ce documentaire contient des révélations concernant le déroulement du film.

Puis Caught in Spider's Web (12 mins.) nous décrit comment les acteurs ont été liés au projet et les exigences de Cronenberg envers chacun concernant leurs interprétations.
L'ensemble de ces trois segments offre un panorama complet des différents aspects de l'oeuvre mais hormis leur trop courte durée, c'est surtout l'aspect redondant de la majorité des informations par rapport au commentaire audio qui finit par gêner.

Nous vous conseillons plutôt d'écouter le commentaire mais ces documentaires sont une bonne alternative pour revenir sur Spider de façon précise et intéressante.
A noter que malheureusement aucun des suppléments n'est sous-titré dans quelque langue que ce soit.



Conclusion
Une édition réussie d'un film peu aisé à bien restituer en vidéo. L'image et le son ne sont certainement pas les plus démonstratifs qui soient mais leur rendu est très propre à défaut d'être impeccable. Les bonus sont passionnants mais leurs informations sont répétées à plusieurs reprises.

Une oeuvre courageuse et exigeante de la part d'un cinéaste décidément surprenant.
Cronenberg met son immense maîtrise du matériau filmique au service de l'histoire très intériorisée (donc difficile à mettre en images) d'un schizophrène tentant de faire le tri dans ses souvenirs.
Ralph Fiennes incarne génialement Spider et ses troubles, nous faisant vivre un voyage semi hallucinatoire dans les méandres de son cerveau en désordre. David Cronenberg fait à nouveau des choix de mise en scène subtils et intelligents, s'appuyant sur des acteurs formidables (G.Byrne, M.Richardson, L.Redgrave) et évitant les habituels clichés de visions délirantes et de sons déformés pour signifier le cerveau malade de son héros. Il préfère utiliser son incroyable capcité à générer des images métaphoriques qui une fois assimilées sont beaucoup plus significatives que n'importe quel effet artificiel.
En cela le film est rendu plus difficile d'accès mais s'avère passionnant car plus simple et plus complexe à la fois que les précedents sur le sujet.
L'excellent scénario de P. Mc Grath nous permet de pouvoir nous identifier à Spider et de vivre cette difficile remontée dans le passé avec lui, évitant la restitution clinique d'une maladie pour nous offrir les obsessions d'un homme torturé par ses souvenirs.
Tous les détails de la mise en scène, du jeu des acteurs, du script, des décors, des costumes, des fournitures ont été pensés de la façon la plus intelligente et anti-dramatique qui soit, permettant au passage au cinéaste d'élargir encore la palette déjà large de ses differentes façons d'aborder un concept (renonçant au bizarre et au visceral, ce qui déconcerta son public).

Une oeuvre difficile à aborder, mais qui donnera au spectateur ayant fait l'effort de se plonger dans son mystère, la sensation d'avoir passé les 98 minutes précédentes dans l'esprit d'une personne dérangée mais restée totalement humaine et cela est une expérience trop rare pour passer à côté.


Qualité vidéo:
3,6/5

Qualité audio:
3,7/5

Suppléments:
4,3/5

Rapport qualité/prix:
3,7/5

Note finale:
3,8/5
Auteur: Stefan Rousseau

Date de publication: 2003-09-28

Système utilisé pour cette critique: Projecteur Sharp XV Z9000, Lecteur de DVD Toshiba SD500, Recepteur Denon, Enceintes Triangle, Câbles Banbridge et Real Cable.

Le film

Titre original:
Spider

Année de sortie:
2002

Pays:

Genre:

Durée:
98 minutes

Réalisateur (s):

Acteur (s):

Le DVD / Blu-ray

Pochette/couverture:

Distributeur:
Alliance Atlantis

Produit:
DVD

Nombre de disque:
1

Format d'image:
1.78:1

Transfert 16:9:
Oui

Certification THX:
Non

Bande(s)-son:
Anglaise Dolby Digital 5.1
Française Dolby Digital 5.1
Anglaise Dolby 2.0 stéréo

Sous-titres:
Anglais

Suppéments:
commentaire audio, 3 documentaires

Date de parution:
2003-07-29

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